L’Expérience d'un roman norvégien pour filles/garçons ....

Harald Nortun, L’Expérience, trad. du norvégien par Marina Heide, Bayard, 2019. Amund et Amanda sont deux faux-jumeaux qui décident d’inverser leur rôle de fille et de garçon. Le temps des vacances d’été chez les grands-parents de Kristiensand, sur la rive sud de la Norvège, ils se font prendre l’un pour l’autre par tout leur entourage. Les cheveux trop courts d’Amanda facilitent la supercherie. Un peu de maquillage ou un boxer Spiderman à l’heure du bain … et le tour est joué. Mais les situations embarrassantes se multiplient et le jeu se poursuit au-delà du raisonnable, dans la tension d’une révélation sans cesse repoussée, pour le plus grand plaisir des lecteurs autant que des protagonistes. 

L’histoire est racontée par Amund, qui se donne l’alibi d’une vocation de comédien pour aller jusqu’au bout de ses envies secrètes d’être une fille. Amanda, elle-même ravie de donner libre cours à ses penchants de garçon manqué, le convainc de pousser toujours plus loin la comédie. C’est le cas pour la croustillante scène d’essayage de la petite robe bleue, ou encore pour l’escapade en quad des mauvais garçons, rattrapés par la patrouille. 

Envisagé d’abord comme une plaisanterie complice et sans lendemain, le renversement des rôles prend peu à peu la dimension d’un révélateur psychologique. La timidité et l’émotivité d’Amund sont décrites comme le terrain privilégié d’un jeu féminin ; l’audace et le goût des sensations fortes d’Amanda facilitent son jeu masculin. L’auteur, Harald Nortun, n’évite pas les stéréotypes de genres ; il utilise au contraire le contraste psychologique des jumeaux pour les dépeindre en les accentuant. Il force surtout le lecteur à les envisager comme un jeu social auquel les deux adolescents sont conviés par leur entourage, toutes générations confondues. Que le garçon soit celui des deux qui n’esquive pas les regards, voilà qui satisfait l’attente des adultes autant que des copains de passage. « Nos grands-parents seraient vraiment dupes ? », se demande même le narrateur. « Je ne peux m’empêcher de penser qu’ils jouent le jeu. Que, si nous voulons nous amuser à changer de rôle, ça leur convient. » (p. 54). Cette idée d’un retour à l’ordre des tempéraments par l’acceptation de l’inversion des rôles est traitée avec une légère dérision par l’introspection du narrateur. Agrippé au bastingage, alors que la vedette chahute sur les vagues, il se demande : « Ça ferait pimbêche de demander à Carl de ralentir ? », après s’être moqué intérieurement de la main tendue pour aider les jeunes filles à monter dans le bateau. 

Pourtant, pas de lourde réflexion sur l’identité dans ce récit de vacances adolescentes au sein d’une Norvège estivale idyllique. L’incertitude de l’orientation sexuelle est saisie avec délicatesse et naturelle comme une question suspendue, dans le vécu heureux et troublant des premiers émois. La supercherie est plus jubilatoire que troublante, servie par un récit fluide et une langue claire, parfaitement traduite par Marina Heide. 

 

AMarie Petitjean