Prix Critique 2015: Un "tueur de lions" pour livres d'enfant.

 Le Prix Critique 2015 a été décerné à Isabelle Guillaume pour son article : 

Un "tueur de lions" pour livres d'enfant. Les chasses algériennes de Jules Gérard dans l'édition pour la jeunesse de 1870 à 1914.

 

De la célébrité qui fut celle de Jules Gérard au XIXe siècle ne subsiste aujourd’hui que la parodie qu’en a tracée Alphonse Daudet dans les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Quand ce récit satirique paraît en volume, en 1872 1 , le chasseur de lions est mort depuis huit ans et sa légende est déjà écornée. Né à Pignans, dans le Var, en juin 1817, Jules Gérard s’est fait connaître sous la monarchie de Juillet par le récit de ses chasses aux fauves en Algérie. Cet ancien lieutenant d’une compagnie de spahis est devenu une figure familière des colonnes du Journal des chasseurs avant de remporter deux succès de librairie avec La Chasse au lion (Librairie nouvelle, 1855) et, surtout, Le Tueur de lions, paru chez Hachette en 1855. Reçu aux Tuileries à la veille des journées de février 1848, puis sous le Second Empire, il a été admis à la Société royale de géographie de Londres. Celle-ci a commandité l’exploration en Sierra Leone où « le tueur de lions » a trouvé la mort en 1864. Au moment où paraissent les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon, la popularité de Jules Gérard est déjà devenue ambivalente dans la presse et dans la littérature générale. Chasseurs, journalistes et écrivains ont, tour à tour, contesté l’authenticité d’exploits pourtant présentés comme véridiques par l’ancien officier des spahis 2 .

En dépit de ces critiques et malgré la concurrence de nouvelles générations de chasseurs, tels Adolphe Wetzel et ses chasses aux tigres de Cochinchine, Jules Gérard est plus présent que jamais dans les catalogues des éditeurs de la jeunesse après 1870. À partir de 1892, Hachette élargit l’audience du Tueur de lions en publiant le récit dans la « Bibliothèque des écoles et des familles ». L’éditeur du boulevard SaintGermain en proposera plusieurs rééditions sous des cartonnages au décor noir et or sur fond de percaline rouge. De plus, les aventures déjà anciennes du «tueur de lions » nourrissent l’imagination des auteurs pour la jeunesse de l’époque. S’il peut sembler difficile à un lecteur de ce début de XXIe siècle de les appréhender autrement que sous l’angle ironique retenu par Olivier Rolin dans Un chasseur de lions (Seuil, 2008), il en va différemment dans un temps où la France de la Troisième République s’est lancée dans la colonisation officielle 3 du territoire algérien représenté comme une compensation des « provinces perdues » en 1871.

L’apparition de Jules Gérard dans des ouvrages pour la jeunesse se comprend dans ce contexte national et dans celui d’une production éditoriale dont la dominante idéologique est patriotique. Telle est la conclusion d’un article de Bernard Jahier: les livres pour enfants parus entre la défaite et 1914 ont apporté un soutien (presque) sans limite à la politique coloniale mise en place par la Troisième République d’abord en Algérie et, plus largement, à partir de 1880, dans d’autres pays du globe. L’exaltation de la patrie va « nécessiter d’approuver, sans retenue ni scrupule, l’annexion de nouveaux territoires africains et asiatiques » 4.

C’est dans cette perspective que cet article propose d’étudier les enjeux de Jules Gérard et de ses affûts au lion algérien dans trois ouvrages destinés à la jeunesse : Les Enfants de Marcel de G. Bruno (Eugène Belin, 1887), Jean Lavenir d’Édouard Petit et Georges Lamy (Picard et Kaan, 1904) et Jean Casteyras d’Adolphe Badin (Hetzel, 1886).

 

JULES GÉRARD, HÉROS DE LA CONQUÊTE DE L’ALGÉRIE

Les ouvrages pour la jeunesse qui « approuvent l’annexion de nouveaux territoires » réévaluent, en parallèle, les possessions héritées des régimes précédents. Sous la plume de G. Bruno, Jules Gérard rejoint ainsi les grandes figures de la conquête de l’Algérie 5, le maréchal Bugeaud, Abd el-Kader et Youssouf, dont Guillemette Tison a étudié la popularité dans la librairie de jeunesse 6. G. Bruno transforme le « tueur de lions » en personnage historique et lui donne une valeur édifiante : le chasseur incarne le « courage français » inspiré par le patriotisme. 

Auteur à succès de Francinet (Belin, 1869) et du Tour de la France par deux enfants (Belin, 1877), Augustine Fouillée (1833-1923), qui écrit sous le nom de plume de G. Bruno, consacre à Jules Gérard un chapitre de son troisième best-seller Les Enfants de Marcel édité par Belin en 1887. L’officier des spahis n’a pas de lien direct avec l’intrigue de ce livre de lecture courante. Le récit commence pendant la retraite de l’armée de l’Est. Le sergent Marcel et l’un de ses fils font partie des soldats qui passent la frontière en 1871 pour se réfugier en Suisse. Après la guerre, le père et son fils rejoignent les autres enfants près de Bordeaux. L’ancien soldat devient receveur de bureau de poste jusqu’en 1875 où son beau-frère lui lègue une propriété agricole située au sud de Constantine. Le chapitre qui rend hommage à Jules Gérard s’inscrit dans l’épisode où Marcel et sa famille découvrent le territoire inconnu qu’est pour eux l’Algérie.

Les affûts de Gérard s’inscrivent dans l’histoire principale sous la forme d’un récit enchâssé. Cette digression didactique rappelle les biographies d’illustres Français qui ponctuent le périple des héros du Tour de la France par deux enfants en offrant la matière de plusieurs chapitres, comme « Les grands hommes de guerre de la Lorraine. Histoire de Jeanne d’Arc » au chapitre XXVII ou « Les grands hommes de l’Auvergne. Vercingétorix et l’ancienne Gaule » au chapitre LVII. Comme celui du chapitre LVIII du Tour de la France par deux enfants, « Michel de l’Hôpital. Desaix. Le courage civil et le courage militaire », le titre du chapitre LXXXIV des Enfants de Marcel, « Un exemple d’intelligence et de courage. Le lieutenant Gérard, dit le "Tueur de lions" », inscrit même le chasseur de fauves au nombre des grands hommes incarnant une vertu. Certes, en évoquant Jules Gérard, G. Bruno exploite les ressources romanesques de la chasse aux grands fauves et elle dramatise ainsi les aventures du personnage : « C’était le premier qui eut l’intrépidité d’attendre le lion, la nuit, dans la solitude des forêts, à la seule clarté de la lune ou des étoiles, pour tirer sur lui presque à bout portant. Il fallait, malgré l’ombre, viser de façon à ne pas le manquer ; sinon le lion, lui, ne manquerait pas le chasseur ! » 7 (p. 252). À l’appui du texte, une vignette représente, de manière spectaculaire, un épisode où Jules Gérard, armé seulement d’un poignard, lutte corps à corps contre un énorme lion. Mais, l’auteur des Enfants de Marcel le souligne plusieurs fois, l’héroïsme du chasseur vaut surtout par sa dimension civique. La transition entre l’histoire principale et le récit enchâssé assigne ce sens précis aux exploits cynégétiques : «je vais vous raconter l’histoire de Gérard, et vous verrez qu’en agissant ainsi ce brave soldat avait un but patriotique » (p. 250).

Ce « patriotisme » a deux effets. Personnage «exemplaire », comme l’annonce le titre du chapitre, le tueur de fauves illustre le devoir moral placé en exergue du chapitre : « Se montrer courageux en présence d’étrangers, c’est soutenir l’honneur du nom français ». La fin du chapitre atteste que le chasseur a rempli cette mission en dressant ce double bilan : « Gérard a tué une soixantaine de lions. Les Arabes avaient fini par avoir pour lui la plus grande vénération et, par là même, ils apprenaient à respecter les Français » (p. 254). Mais Jules Gérard, selon le portrait qu’en trace G.  Bruno, ne se contente pas d’incarner un modèle moral « soutenant l’honneur de la France » et édifiant le lecteur. Il participe concrètement à la conquête du territoire algérien. L’auteur vante, d’emblée, son statut de militaire en campagne : « Gérard était lieutenant au 3e régiment de spahis. Les spahis sont, avec les turcos et les zouaves, des troupes d’élite, qui ont joué un grand rôle dans les campagnes d’Algérie» (p. 251). C’est, d’ailleurs, sur ce point que Bruno revient à la fin du chapitre pour clore le récit d’aventures cynégétiques : « Et pendant ce temps, il n’avait pas abandonné son régiment, ajoutant aux fatigues et aux périls du chasseur, ceux du soldat. Quand il s’était battu pour la France, il se reposait en retournant se battre contre les lions » (p. 254).

Les Enfants de Marcel transforme donc Jules Gérard en personnage historique et en « grand homme », à la manière des Bayard, Vauban et autres Desaix qui peuplent le panthéon du Tour de la France par deux enfants. Les aventures cynégétiques du chasseur de lions sont présentées comme d’autant plus « patriotiques » qu’elles sont le fait d’un soldat qui participe à une guerre dont la légitimité n’est absolument pas mise en question.

 

DE LA CHASSE AU LION À LA CHASSE À L’HOMME

Cette justification de la conquête et de l’appropriation du territoire algérien, qui passe par le rapprochement de la chasse aux fauves et de la répression de la guérilla, est amplifiée par Édouard Petit et Georges Lamy, les deux auteurs de Jean Lavenir 8. Ce manuel de lecture courante paru chez Picard et Kaan en 1904 a été réédité jusque dans l’entre-deux guerres.

Comme dans Les Enfants de Marcel, la référence à Jules Gérard s’inscrit dans un épisode en marge du récit principal mais, à la différence de G. Bruno, Édouard Petit et Georges Lamy donnent des émules au « tueur de lions » en racontant à leurs lecteurs une chasse à l’affût présentée comme contemporaine. Le récit principal raconte la jeunesse du personnage du titre. Orphelin de mère, Jean perd ensuite son père, victime d’un coup de grisou dans une mine du Forez. Sa ténacité et son goût pour les études lui permettront de devenir un fermier prospère et le maire d’une commune de Normandie. C’est un ami d’enfance de Jean qui chasse le lion algérien. Caporal au Ier zouaves, Marcel retrace sa vie de sous-officier en garnison à Blidah au héros resté en métropole. L’affût au lion constitue la principale aventure de ses lettres envoyées d’Algérie. Un demi-siècle après la parution de La Chasse au lion, les auteurs du manuel font de Jules Gérard la seule autorité dans le domaine. L’aventure cynégétique s’ouvre ainsi sur une référence à l’officier des spahis : « "Ne manquez pas le lion, car il ne vous manquera pas si vous le manquez", a dit Jules Gérard, le célèbre "tueur de lions" comme il s’intitulait lui-même » (p. 319). Absente des deux récits du chasseur de fauves, cette formule est présente, sous une forme voisine, dans Les Enfants de Marcel. La citation semble donc indiquer, d’une part, que les deux auteurs n’ont pas lu directement le « tueur de lions » auxquels ils se réfèrent, d’autre part, qu’ils ont puisé leur inspiration dans le manuel de G. Bruno.

Poursuivant son récit, l’ami de Jean accompagne son capitaine dans un affût situé sur le Djebel Ksour, dans l’Atlas saharien. Armés « d’une carabine Winchester à balle explosive » (p. 320), les deux militaires attachent une chèvre en guise d’appât et se cachent dans un arbre. Au moment où il vise le lion qui vient de dévorer l’appât, Marcel perd l’équilibre et tombe à quelques mètres du fauve : « Un coup de fusil retentit. Rugissement sourd, halètement saccadé, effroyable. Le lion veut s’élancer… Impossible, il a la patte gauche de derrière broyée. À petits bonds, de ses trois pattes valides, sa queue battant furieusement ses flancs, il s’en va, s’enfonce dans la nuit » (p.  321). La chasse prend ainsi des allures burlesques, d’abord pour le chasseur qui tombe devant le fauve, puis pour le lion qui devient l’objet d’une raillerie récurrente. « Après cela, j’espère qu’on ne dira jamais de moi que je suis brave comme un lion ! », déclare le capitaine, et Marcel reprendra la plaisanterie : « Parlons-en du lion : ce roi des animaux, en voilà un brave ! » (p. 338).

aux, en voilà un brave ! » (p. 338). L’affût au lion, apparemment divertissant et amusant, prend son sens quelques pages plus loin quand la compagnie de Marcel est envoyée au Sahara avec la mission d’escorter un convoi destiné au ravitaillement du poste de Taghit. Le récit fait écho, ici, à un événement qui s’est déroulé du 17 au 21 août 1903 : la bataille de Taghit au cours de laquelle des nomades ont tenté, en vain, d’attaquer ce poste militaire. Dans le récit, le convoi français est attaqué par des Berbères et Marcel, blessé lors du combat après avoir « organisé la résistance avec une présence d’esprit admirable » (p. 325). Les auteurs de Jean Lavenir inscrivent l’attaque des Berbères dans le prolongement de la chasse à l’affût. « À défaut de lions, je serai ravi de prendre ma revanche sur ces chacals », déclare Marcel dans une lettre adressée à son ami. Et celui-ci lui dira, à son tour : « tu as pris ta revanche » (p. 338). Cette animalisation des Berbères montrés comme des charognards à abattre détonne dans un récit par ailleurs consensuel et progressiste. Le texte fait, par exemple, entendre des accents socialisants inconnus de la plupart des manuels de lecture courante contemporains. Le père du héros annonce ainsi à ses camarades : « Un jour viendra où les fruits du travail appartiendront aux travailleurs, comme les fruits de la terre appartiennent déjà à l’ouvrier agricole qui exploite son champ » (p. 10). Cette vision progressiste s’arrête, semble-t-il, à la rive nord de la Méditerranée : les Berbères sont privés de leur territoire et, même, de leur humanité. 

Pas plus que G.  Bruno, Édouard Petit et Georges Lamy ne semblent avoir de goût personnel pour la chasse et leur connaissance de cette pratique est livresque. Elle paraît même venir directement des Enfants de Marcel et de sa biographie de Jules Gérard. La référence aux affûts de celuici fournit l’épisode le plus exotique et le plus riche en suspens du récit. Elle permet surtout aux deux auteurs de délivrer un message sur la colonie algérienne et, un an après la bataille de Taghit, de légitimer la répression des révoltes indigènes en assimilant les rebelles à du gibier. L’angle adopté reste militaire. La chasse au lion des deux émules de Jules Gérard n’annonce aucune valorisation du territoire. D’ailleurs, après son affût manqué et sa « revanche » militaire, Marcel, devenu un « soldat mutilé au service de sa patrie » (p. 369), rentre en métropole où il devient percepteur. C’est sur ce point que Jean Lavenir se distingue des Enfants de Marcel qui relègue les chasses aux fauves et l’action militaire dans le passé au profit de la mise en valeur des terres, comme le faisait aussi, un an plus tôt, Jean Casteyras. 

 

DE LA CHASSE AUX FAUVES À L’EXPLOITATION DES TERRES ALGÉRIENNES

Avec Jean Casteyras. Aventures de trois enfants en Algérie publié par Hetzel en 1886 9, et réédité en 1888, Adolphe Badin, un journaliste qui a écrit divers récits maritimes et exotiques, place les aventures de Jules Gérard au cœur même de l’ inspiration de son roman. Patrick Cabanel a lu celui-ci comme un « plagiat algérianisé »10 du Tour de la France par deux enfants. Adolphe Badin a, en effet, repris l’argument sur lequel repose le livre de lecture courante de G. Bruno. Comme André et Julien, Jean Casteyras et ses frères ont perdu leurs parents à cause de la guerre et les jeunes orphelins se lancent à la recherche de leur oncle paternel « d’un bout à l’autre de l’Algérie », d’Alger à Blidah, Tlemcen, Franchetti et, enfin, dans les Aurès. Les deux récits racontent la quête semée de péripéties de leurs petits héros. Il s’achève par la réunion des neveux et de leur oncle et leur installation dans une propriété agricole. Adolphe Badin, qui a emprunté son intrigue à G. Bruno, s’est également inspiré d’un autre succès de librairie où un jeune héros recherche sa famille sur les routes de la France et, au-delà, en Angleterre : Sans famille, qu’Hector Malot a publié successivement en feuilletons dans Le Siècle (4 décembre 1877-19 avril 1878), en deux volumes chez Dentu (1878) et, enfin, dans une édition illustrée par Émile Bayard chez Hetzel en 1880. Comme Rémi, le petit orphelin de Malot, les trois frères d’Adolphe Badin sont entourés d’animaux, notamment d’un caniche nommé Ali dont le nom sonne comme la transposition algérienne du chien Capi de Sans famille.

Mais Adolphe Badin renforce la dimension romanesque de l’intrigue empruntée à G. Bruno et il s’éloigne de l’imaginaire de la ville et de ses bas-fonds de Sans famille en faisant de l’oncle introuvable le successeur de Jules Gérard. L’auteur de Jean Casteyras redouble ainsi habilement la quête qui structure son histoire en lançant ses orphelins sur la trace d’un oncle qui, lui-même, poursuit les fauves. Il renforce aussi, de cette manière, la dimension héroïque de son personnage, un ancien militaire dont l’armement et les exploits sont inspirés de ceux du « tueur de lions » : « Dès le lendemain de son arrivée, il avait abattu presque aux portes de Tlemcen deux lions et une lionne adultes, avec sa carabine à balles explosives. Aussi ne parlait-on que de lui et de ses prouesses. La renommée de cet autre Jules Gérard s’était même promptement étendue dans le district » (p. 159). 

Faire de l’oncle un chasseur de fauves représente enfin un bon moyen de pourvoir l’intrigue en suspense et en péripéties. Ceux-ci s’accentuent tandis qu’au fil de leur périple, les orphelins découvrent une Algérie de plus en plus sauvage. La fin du récit prend ainsi la forme d’une épreuve dans les Aurès où les enfants affrontent la faim et la soif. Rescapés du sirocco, les voilà seuls dans un «désert de sable et de pierre » (p. 268) où s’entendent les cris des chacals et les rugissements menaçants des lions. Les enfants retrouveront leur oncle dans ce cadre grandiose. L’affût au lion donne une couleur particulièrement dramatique à ces retrouvailles. Jean rejoint enfin son oncle au moment où celui-ci abat de deux coups de fusil l’énorme fauve qui attaquait le jeune garçon : « À quelques pas, une masse énorme et immobile : c’était le lion étendu dans une mare de sang ; puis, devant lui et regardant sa magnifique et colossale victime, un homme était debout, la carabine à la main, dans la position classique que l’on donne aux vainqueurs des monstres fabuleux » (p. 280). On mesure ici la distance prise par Adolphe Badin par rapport au Tour de la France par deux enfants où, tout simplement, les orphelins découvraient leur oncle venu les attendre sur un quai bordelais sous les traits d’un « homme assis à l’écart sur un tas de planches […], pâle et fatigué»11.

Le roman se sert de son personnage de tueur de lions pour défendre un esprit d’aventure indissociable des visées colonialistes. Il vante ainsi l’audace qui a poussé Thomas Casteyras à se faire l’émule de Jules Gérard. À l’image de son oncle, Jean n’hésite pas à se lancer à son tour dans une exploration des Aurès présentés comme le repaire des fauves algériens. Le roman ne condamne pas son jeune personnage qui, en s’engageant dans cette entreprise, a désobéi aux adultes et mis en danger la vie de ses frères. Bien au contraire, il loue « son courage » et « son énergie » (p. 285). Ce point de vue est dans la logique d’un roman écrit pour inciter les jeunes lecteurs à participer à l’aventure coloniale qui se déroule sur l’autre rive de la Méditerranée. L’aventure, dans le roman, n’est pas désintéressée. Devenu le tuteur de ses trois neveux, l’émule fictif de Jules Gérard cesse de poursuivre les lions pour exploiter un domaine agricole. Patrick Cabanel a placé la fin du roman dans cette perspective : le livre fabrique « des Français d’Algérie, colons au meilleur sens du terme : immigrants et paysans. Chauvin ne rentre plus d’Algérie, où la conquête est terminée : il y fonde famille et France nouvelle ».

Reprenant un procédé narratif utilisé par G. Bruno dans Le Tour de la France par deux enfants et par Hector Malot dans Sans famille, Adolphe Badin propose à son lecteur de retrouver les personnages dix ans après leurs aventures. L’ancien chasseur de fauves est désormais « à la tête d’une exploitation prospère et soigneusement ordonnée » (p.  288) située entre Biskra et El-Kantara, une région reculée et sauvage des Aurès. L’écrivain en souligne l’intérêt financier : « Dès la troisième année, l’exploitation donnait déjà de sérieux bénéfices » (p. 293). La ferme des Aurès participe ainsi à l’intérêt économique de la colonie qui tient dans ce chiffre : l’Algérie « produit un mouvement commercial de quatre cents millions de francs, et plus, par an ! » (p. 112) . Comme Les Enfants de Marcel, Jean Casteyras vante « l’intérêt économique » de la colonisation, sans exprimer aucune nostalgie à l’égard des espèces animales qui disparaissent à mesure que celle-ci progresse.

 

LES CHASSES DE JULES GÉRARD : AU SERVICE DE LA CIVILISATION

Pour G. Bruno, comme pour Adolphe Badin, les «tueurs de lions » valorisent le territoire algérien, justifiant ainsi l’annexion française. Ils rendent les terres cultivables en détruisant des animaux nuisibles. L’auteur des Enfants de Marcel associe la présence des fauves aux marécages qui, selon elle, précédaient l’arrivée des colons. Au chapitre LXXXIV de son livre, une vignette montre ainsi un lion fièrement campé sur un gros rocher au-dessus d’un paysage sauvage. Elle est assortie de cette légende : « Un marécage en Algérie avant la colonisation. Les marécages dont l’eau croupit et se corrompt sont très malsains et causent des fièvres. Dans les pays encore sauvages, ils sont fréquentés par les bêtes féroces » (p. 257).

Cette vision est récurrente chez les auteurs de manuels scolaires. Ceux-ci se situent en marge du discours « décliniste » qui, selon Diana K. Davis 12, justifiait, à la même époque, la colonisation du Maghreb en affirmant que celui-ci aurait été un grenier à blé jusqu’aux invasion arabes du XIIe siècle et à leur introduction du nomadisme et de l’élevage. Les auteurs de manuels, quant à eux, font circuler, non pas l’image d'un Maghreb devenu désertique, mais celle d'un « marécage » peuplé de « bêtes féroces ». Dans leurs livres de lecture, Antoine Chalamet et Eugène Josset construisent ainsi un tableau comparable de la plaine de la Mitidja, au sud d’Alger. Ce tableau est un diptyque composé de deux volets antithétiques. Avant la colonisation, la Mitidja n’était qu’un « marais »13 aux « miasmes mortels »14 où « les animaux sauvages, le sanglier aux défenses redoutables, l’hyène mangeuse de cadavres, la panthère au corps souple et rampant, le lion lui-même sortaient des forêts et venaient faire un infernal concert autour des habitations » (p. 32). Grâce à la colonisation, la plaine d’où « les animaux sauvages furent refoulés dans leurs sombres repaires », où « les lions sont devenus très rares » s’est métamorphosée en champs « couverts de récoltes », « d’une fertilité incomparable » (pp. 342-343) .

Les « tueurs de lions » des livres d’enfants justifient ainsi l’appropriation des terres indigènes. Cette légitimation est à replacer dans un contexte où la Troisième République a livré 870000 hectares aux colons entre 1871 et 1919 15. G. Bruno la formule ainsi : « Tout homme qui crée ainsi par son travail une richesse nouvelle, comme une ferme à la place d’un marais fiévreux, en devient légitimement propriétaire » (p. 261) . Dans une telle perspective, la finalité de la chasse se résume à détruire des bêtes féroces pour permettre la meilleure exploitation possible des terres. G.Bruno et Adolphe Badin transmettent ainsi, à leur tour, l’opinion formulée par Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle: « L’Afrique a la chasse au lion, chasse si périlleuse et dans laquelle le regretté Jules Gérard se fit une si vaillante réputation. C’est là la chasse véritablement utile, celle qui tend à délivrer une contrée des hôtes redoutables qu’elle renferme »16. 

G. Bruno et Adolphe Badin construisent ainsi un autre diptyque pour représenter l’Algérie coloniale. Celle-ci n’est plus ce pays composé de douars isolés et menacés par les bêtes féroces d’avant la colonisation. Elle illustre désormais la progression de la « civilisation » avec ses fermes prospères, ses lignes de compagnies maritimes qui relient la colonie à sa métropole, ses voies ferrées et ses routes. Sur un tel territoire, les lions que chassait Jules Gérard ne sont plus qu’un anachronisme. Les deux auteurs résument l’avenir de l’espèce, chacun à sa manière. G. Bruno annonce sans nostalgie aucune son extinction : « On a fait aux lions une telle chasse en Algérie qu’ils diminuent chaque jour et ne tarderont pas à disparaître » (p. 249) . Dans l’ouverture marseillaise de son roman, Adolphe Badin évoque le sort qui attend les lions algériens en faisant visiter une ménagerie à ses personnages. Jean découvre ainsi son premier fauve avec un « splendide spécimen »enfermé dans une cage dont la pancarte indique « lion d’Afrique, capturé à Kuenchela (province de Constantine), offert au jardin zoologique par M. le commandant Ducheylard » (p. 35).

À l’époque où Adolphe Badin, G.  Bruno, Édouard Petit et Georges Lamy se réfèrent à Jules Gérard, les exploits cynégétiques de celui-ci remontent à plus d’un demi-siècle et le « tueur de lions » est désormais considéré par certains comme un Tartarin affabulateur. Mais l’investissement, à la fois concret et symbolique de l’Algérie par une France vaincue par l’Allemagne et amputée d’une partie de son territoire métropolitain a donné une nouvelle popularité au chasseur de fauves dans le secteur des manuels scolaires et des livres pour la jeunesse. Si le romancier Adolphe Badin est le seul à exploiter toutes les potentialités narratives de la chasse à l’affût pratiquée sur un territoire sauvage, les différents auteurs se rejoignent pour mettre les aventures du « tueur de lions » et de ses émules fictifs au service de la cause coloniale. Écrivant dans cette unique perspective, aucun n’adopte le parti du lion qui est en train de disparaître du Maghreb. Édouard Petit et Georges Lamy passent ce point sous silence. Quant à G. Bruno et Adolphe Badin, ils invitent leurs jeunes lecteurs, sur l’autre rive de la Méditerranée, à se réjouir de voir l’espèce éradiquée par la chasse ou cantonnée à la cage des zoos, qui sont alors la « vitrine de l’impérialisme triomphant » 17.

 

1. Daudet s’inspire de sa propre nouvelle « Chapatin, le tueur de lions » parue dans Le Figaro le 18 juin 1863. Il a paru en feuilletons, d’abord dans Le Moniteur universel, puis dans Le Figaro du 7 février au 19 mars 1870. Le volume édité par Dentu en 1872 en est à sa huitième réédition en 1878 et à sa trente-deuxième réédition en 1886.

2. Par exemple, selon Pierre Garnier, commandant en garnison dans la province de Constantine de 1849 à 1863 et correspondant du Journal des chasseurs, Jules Gérard a accentué « la férocité, la puissance et l’audace du lion ; afin de se grandir » (P. Garnier, Les Tueurs de lions et de panthères. Chasses et gibier d’Algérie. Épisodes cynégétiques en France, Paris, Auguste Aubry, 1868, p.53).

3. Benjamin Stora le résume ainsi : « Aux incertitudes des années précédentes concernant le destin de l’Algérie succède donc après 1871 […], une politique continue, fermement appliquée, qui donne son sens à la période proprement coloniale de l’Algérie française » (B. Stora, Histoire de l’Algérie coloniale, La Découverte, « Repères », 1991, p. 20).

4. Bernard Jahier : « L’Apologie de la politique coloniale française dans la littérature pour la jeunesse avant 1914 : un soutien sans limites ? », dans Strenæ. Enfance et colonies : fictions et représentations, 3/2012, URL : http://strenae.revues.org/503. (numéro coordonné par Mathilde Lévêque).

5. Sur ce contexte, on peut aussi lire « L’Algérie de la jeunesse : conquête coloniale et appropriation littéraire (1840-1914) » de Mathilde Lévêque, in Littérature pour la jeunesse et diversité culturelle, Virginie Douglas (dir.), L’Harmattan, 2013, p.15-34.

6. Guillemette Tison : « La Conquête de l’Algérie racontée aux enfants », dans Strenæ. Enfance et colonies : fictions et représentations, 3/2012, URL : http://strenae.revues.org/449.

7. G. Bruno : Les Enfants de Marcel. Instruction morale et civique en action. Livre de lecture courante, cours moyen, Belin, 1887. Toutes les citations de cet ouvrage sont empruntées à cette édition.

8. Édouard Petit, Georges Lamy : Jean Lavenir. Livre de lectures courantes. Cours moyen et supérieur. Cours d’adultes, Librairie d’éducation nationale, 1904, p. 319. Toutes les citations de cet ouvrage sont empruntées à cette édition.

9. Adolphe Badin, Jean Casteyras. Aventures de trois enfants en Algérie, Hetzel, « Bibliothèque d’éducation et de récréation », 1886, p. 281. Toutes les citations de cet ouvrage sont empruntées à cette édition.

10. Patrick Cabanel : Le Tour de la nation par des enfants. Romans scolaires et espaces nationaux (XIXe -XXe siècles), Belin, 2007, p. 397.

11. G. Bruno : Le Tour de la France par deux enfants, dans Des enfants sur les routes, Robert Laffont, « Bouquins », 1994, p. 761.

12. Diana K. Davis : Les Mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb, Champ Vallon, 2012.

13.Antoine Chalamet, Jean Felber, Alcide Picard et Kaan, 1891, p. 342.

14. Eugène Josset : À travers nos colonies, Armand Colin, 2e éd., 1901, p. 31.

15. Le chiffre est cité par Benjamin Stora dans Histoire de l’Algérie coloniale, éd. cit., p. 26.

16. Pierre Larousse, « Chasse », dans Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, tome 3, 1869, p. 1049.

17. Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier : Zoos. Histoire des jardins zoologiques en Occident, Éditions la Découverte, 1998.

 

 

 

 

Son article a été publié dans la Revue des Livres pour Enfants n°292: http://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/libre_cours_292.pdf