Prix critique 2009 : Ni poupoule, ni poulette, ni poularde ! par Nicole Grépat

Publié dans la Revue des Livres pour Enfants n°251

À travers une relecture stimulante de deux albums parus en 1993 et 2000, Nicole Grépat s'attache à montrer comment les petites héroïnes, modestes habitantes d'un poulailler, incarnent une figure audacieuse et libératoire de la féminité : du côté de la Mère-courage qui assume seule ses responsabilités ou du côté de la jeune poulette aventureuse qui quitte le nid douillet pour vivre ses rêves par-delà les mers. Deux leçons de vie qui se dégagent des stéréotypes sur les relations familiales et sociales pour ouvrir l'esprit des enfants. *

 

 

 À l’heure où d’aucuns réclament, à corps et à cris, l’entrée d’Olympe de Gouges au Panthéon, il nous semble important de soumettre à la sagacité de nos jeunes têtes blondes, sans oublier les têtes brunes, dans nos écoles primaires de Paris et de province, deux albums d’un féminisme redoutable qui milite pour le droit des dames. Il s’agit de deux biographies : l’une relate la vie besogneuse d’une petite poule rousse qui élève pas moins de trois poussins, seule et isolée dans une campagne, somme toute bienveillante, puisqu’on y trouve des graines à l’envi ; l’autre raconte l’errance aventurière d’une petite poule qui voulait voir la mer. Encore une histoire de poule, me direz-vous ! Oui, mais pas n’importe laquelle, celle de Byron Barton et celle de Christian Jolibois méritent qu’on s’arrête une nouvelle fois, sur le seuil d’une basse-cour, pour rencontrer deux poules d’exception.

 

L’histoire de la petite poule rousse 1 débute sous le signe de l’amitié, et la narratologie affiche un parfait accord avec la doxa contique : la formule habituelle « il était une fois » nous ouvre les portes d’un monde merveilleux où les animaux parlent, réfléchissent, éprouvent des émotions et se nimbent parfois d’un charisme tout à fait remarquable. Il était une fois quatre amis, un cochon, un canard, un chat et une petite poule rousse. Notons que déjà, lors de cette première apparition, les trois garçons se contentent d’être là, et c’est tout, faisant de la figuration ; la petite poule rousse, elle, s’impose par son physique très féminin, petite et rousse. La rousseur lui donne un certain charme. Le Dictionnaire des symboles nous précise que « le roux est une couleur qui se situe entre le rouge et l’ocre, un rouge terreux. Il rappelle le feu, la flamme d’où l’expression de roux ardent. Mais au lieu de représenter le feu limpide de l’amour céleste (le rouge), il caractérise le feu impur, qui brûle sous la terre, le feu de l’Enfer, c’est une couleur chtonienne » 2. La petite poule rousse est belle et désirable. C’est une femme de la ruralité, efficace et pragmatique, mère de trois petits poussins. Cette triple maternité est d’ailleurs bienvenue pour tiédir un peu la sensualité de son plumage. Elle est petite mais grande par le courage, c’est à une mère nourricière que nous avons affaire.

Un jour, en picorant, elle trouve des graines. Elle demande alors qui veut l’aider à planter ces graines, mais ses trois amis, tous en chœur et sans cœur, refusent catégoriquement de participer à un quelconque labeur par un « pas moi » péremptoire et tonitruant, puisque trois fois réitéré. Dès le commencement de cette histoire, l’illustration de Byron Barton s’attache à montrer deux mondes qui s’opposent, celui du travail sur la page de gauche et celui du loisir sur la page de droite, et si les trois paresseux sont sur une barque, c’est bien la petite poule rousse qui s’apprête à ramer pour nourrir sa progéniture. L’histoire est sans surprise, comme tout conte moral, d’une chronologie sans rupture. Les graines germent et deviennent de grands épis de blé. Il faut donc faucher ce blé et la situation se reproduit, inévitable, inscrite dans une logique universelle. La petite poule rousse demande de l’aide, mais ses trois amis se baladent, le canard et le chat sont dans une carriole, tirée par le cochon, sous un appréciable parasol. Alors la petite poule fauche le blé elle-même, ses trois poussins la regardent avec intérêt : une mère est capable de se transcender pour nourrir ses enfants. Pendant qu’elle bat le blé, nos trois lascars font de la balançoire, « poussez, poussez l’escarpolette... ».

La petite poule s’active, elle occupe une double page à chaque fois. Elle moud le grain pendant que le cochon fait voler son cerf-volant, sous les encouragements de ses compères chat et canard. La petite poule rousse veut faire du pain mais les trois amis sont couchés, fatigués de leur longue journée de détente. Alors elle fait son pain et elle appelle ses amis lorsque celui-ci est cuit. « Qui veut m’aider à manger ce pain ? – Moi, dit le canard. – Moi, dit le chat. – Moi, dit le cochon. » C’est un accord unanime. Mais la sanction est sans appel, le refus est cinglant, la petite poule mangera le pain, seule avec ses trois poussins.

Quelle belle leçon pour les jeunes lecteurs : on a beau être une fille, on peut se débrouiller sans les garçons. C’est une famille monoparentale qui triomphe et le manque de solidarité est bien puni. C’est un peu édifiant, mais ne boudons pas le plaisir de voir une jeune mère triompher dans ce monde d’hommes oisifs et profiteurs. D’ailleurs Gustave Doré aurait pu, à n’en pas douter, caricaturer avec noirceur ce monde de rentiers qu’incarnent à merveille un porcelet nanti, un canard dandy et un chat verni, et qui fait face au monde du travail de la petite poule rousse, tâcheron exemplaire d’une logique sociétale de classe. Et si cet album La Petite Poule rousse est souvent travaillé dans les classes de maternelle, de cours préparatoire et de cours élémentaire, car érigé au rang de littérature classique, labellisé par son inscription officielle sur la liste du ministère de l’Éducation nationale, c’est presque toujours avec pour objectif de structurer le temps par l’ordonnancement des actions de la petite poule ou avec l’idée d’établir une transdisciplinarité avec les sciences, à propos de l’itinéraire de la graine au pain. Mais le message philosophique est souvent occulté, l’interprétation féministe ne s’impose pas assez dans nos écoles, elle s’édulcore par frilosité des enseignants, pourtant souvent des enseignantes, et c’est bien dommage, car ce serait peut-être le gage ultérieur d’une meilleure répartition des tâches dans un pays où la parité politique et l’égalité de salaires ne sont pas forcément primordiales.

 

Plus légère, mais tout aussi formatrice est l’idéologie qui se dégage du voyage à la mer d’une autre petite poule 3, au nom leclézien de Carméla, entre carmel et caramel, entre ascèse et sucrerie, avec la finale espagnolisante de ce prénom-nom qui laisse d’emblée rêver à un curieux mélange de Carmen et de Lolita. D’ailleurs à l’évocation de la poule sur un mur, qui picote du blé dur, on sait par anticipation que la poule lève la queue et puis s’en va ; la poule est donc très souvent une fugueuse d’envergure, et Carméla, heureusement pour notre étude, ne fait pas exception à cette règle. Tout commence dans un poulailler, à l’heure de la ponte ; l’endroit est approprié et l’événement dramatique annoncé est attendu. Banalité sans concession d’une vie quotidienne, morosité d’une fonction coutumière imposée, la petite poule est assignée à résidence, dans un rôle de pondeuse, transmis par les mères et en conformité totale avec la tradition. « Sous le regard attendri de leur maman, les petites poules s’appliquent et se donnent beaucoup de mal ». Seule la rebelle Carméla refuse de pondre, elle proteste car elle aspire à des choses plus intéressantes à faire dans la vie ! On la voit sur la belle illustration de Christian Heinrich, shooter dans une coquille d’escargot vide, les sourcils froncés en queue d’hirondelle, et le bec boudeur. Ce qui l’intéresse, ce sont les récits de voyage que lui fait son ami Pedro, le Cormoran. L’affabulateur de génie, comme tout conteur, lui parle de la mer et des histoires merveilleuses qu’elle inspire aux écrivains : la baleine de Melville, la petite sirène d’Andersen, le dragon du jardin des Hespérides et les poissons volants de Pierre Loti. 

 

Baignée par ces récits, Carméla décide d’aller voir la mer. Première révolte marquante, elle refuse d’aller se coucher comme les poules et caquette, de façon péremptoire, dans le couvoir, sur son projet de voyage, à qui veut l’entendre. Elle rayonne, elle ouvre un large bec et laisse éclater sa joie. Son père le coq entre alors dans une ire flamboyante, la stupidité de sa progéniture le confond « – Aller voir la mer ? Et pourquoi pas voyager pendant que tu y es ! [...] Apprends, Carméla, que la mer n’est pas un endroit convenable pour une poulette ! Allez, au nid ! ». L’autorité paternelle est sans appel et frise l’autoritarisme patriarcal : pas de discussion envisageable et surtout aucune négociation possible avec ce détenteur de la loi, ce marqueur de respectabilité, ce gardien du principe de réalité. Mais Carméla n’est pas une poulette obéissante, la révolte gronde en elle, elle réfléchit toute une nuit et décide, envers et contre tout, de partir. Comme la petite chèvre de monsieur Seguin regarde son enclos avant de s’élancer dans la montagne, Carméla regarde une dernière fois son papa, sa maman, ses frères, ses sœurs, ses cousins, ses cousines et elle quitte le poulailler sans bruit : être mère ou prendre la mer, il faut choisir. Et l’on sait bien depuis la chanson de Renaud, que « c’est la mer qui prend l’homme et pas l’homme qui prend la mer. » La phrase peut aisément être mise au féminin sans réel dommage sémantique !

L’aventure commence enfin avec tous ses rites initiatiques qui vont permettre à la petite poule de se grandir, en triomphant des obstacles. Les épreuves du conte font de la petite héroïne un héros sans peur et sans reproche, elle affronte la nuit et une longue marche harassante. Elle escalade la montagne et arrive au sommet, son ascension se lit au premier et au second degré. Devant elle se trouve la mer tant espérée. Quelle chance ! La vraie mer est plus belle encore que la mer rêvée des histoires de Pedro. Aucune déception donc, l’éblouissement est total. Châteaux de sable, collecte de coquillages, dégustation de crevettes, tout tente et est tenté par Carméla : « Elle boit la tasse, tousse, crache, fait la planche, nage, plonge, glisse et fait même pipi dans l’eau. » Avide d’expériences insolites, Carméla se lance dans l’aventure à corps perdu, elle n’a peur de rien, elle ose... et ce qui devait arriver, arriva. Le jour baisse, la terre ferme a disparu et Carméla s’endort au milieu de l’océan, après avoir appelé désespérément père et mère. La morale est sauve, la petite poule dévergondée est bien punie, la liberté se mérite donc !

La première étape de son initiation et de sa mise au monde est celle de la rencontre avec Christophe Colomb. Trois belles caravelles viennent de surgir et une énorme vague projette Carméla sur le pont de la Santa Maria. Ce n’est pas un hasard si c’est sur un bateau portant le nom de l’Immaculée Conception que Carméla échoue, et puis vérité historique oblige ; ce gréement ainsi sacralisé ne peut qu’apporter une chance de survie à la poulette rebelle. Mais le capitaine ordonne la fin de Carméla en volaille cuisinée. Alors la petite poule se rappelle la ruse de Shéhérazade qui tient le calife en haleine par ses récits merveilleux et évite ainsi chaque soir que la sentence de peine capitale ne soit mise à exécution, et cela pendant mille et une nuits successives. La petite poule raconte alors son incroyable voyage pour impressionner Christophe Colomb. Mais comme l’enchantement ne se produit pas, elle lui promet un œuf frais chaque matin. Elle est alors assaillie de doutes : cette identité de poule pondeuse, elle l’a si bien refusée qu’elle ne sait pas comment s’y prendre, et la mère, passeur des savoirs ancestraux, n’est pas là pour l’aider. Les poules n’ont pas de dents mais Carméla est atypique, alors elle se mord aussitôt la langue : « – Pondre un œuf ? Aïe, aïe, aïe ! Jamais je n’ai fait ça ! » Elle se met néanmoins à l’ouvrage et réussit, c’est magnifique, et c’est alors le début d’une longue série d’œufs, tout au long des jours qui passent sur la Santa Maria. Elle pond son trente et unième œuf, lorsque soudain Carméla aperçoit, depuis le poste de vigie, une plage et une immense forêt à l’horizon. Elle vient en fait de découvrir l’Amérique, en toute simplicité. Elle s’élance sans appréhension, mue par le désir irrésistible de manger un bon ver de terre bien frais. Mais à l’ombre des grands arbres, un petit coq veille et observe avec intérêt cette poulette, rare gallinacé de couleur blanche sur cette île où tous sont rouges. Carméla intimidée fait alors la connaissance de Pitikok qui n’hésite pas à la présenter de suite à ses parents, selon la formule consacrée et hautement cinématographique « Devinez qui vient dîner ? ». C’est la fête au poulailler. Malgré sa différence, Carméla est acceptée chez les poules rouges, au derrière tout nu. À chacun sa coutume : dans cette île, les Indiens utilisent les plus jolies plumes pour se faire beaux, d’où ce fondement déplumé des poules autochtones. Carméla découvre aussi une nourriture nouvelle, ce qu’elle appelle des bonbons jaunes, c’est du maïs. Pitikok va aussi à la rencontre du monde de Carméla, sa fratrie, sa maison, ses amis, Pitikok veut tout savoir et en échange, il emmène Carméla visiter son pays.

« Au fil des jours, ils découvrent qu’ils s’amusent des mêmes choses. Ils n’ont jamais été si heureux ». Ils sont amoureux, et le paysage se nourrit d’un romantisme exacerbé, bucolique mais sauvage, un peu « cliché touristique » peut-être, et la symbolique est grande et le rêve se poursuit. Un désert de cactées et des tipis fumants, au fond d’un canyon ocré, puis les chutes du Niagara, et enfin la luxuriance d’une plage de sable blanc : tout est bien présent dans l’illustration de Christian Heinrich pour nous faire voyager à moindre frais ! Nous sommes à l’île Maurice et Paul et Virginie, c’est Pitikok et Carméla. La nature tropicale est idyllique, deux enfants innocents s’égarent dans un site sauvage des montagnes de l’île, dans un lieu retiré où l’on vit sans les préjugés de la vieille Europe. Pitikok et Carméla se lient d’un amour fraternel puis passionnel, mais aucun dénouement funèbre ne les attend comme dans le roman pastoral de Bernardin de Saint-Pierre. Le rôle de la littérature de jeunesse est bien de réécrire les modèles littéraires patrimoniaux, mais de les pasticher en les détournant pour affirmer une portée subversive ; il n’arrivera pas malheur à nos deux volatiles amoureux qui s’aiment d’amour tendre. Christophe Colomb a fait hisser les voiles de son navire, il est temps d’embarquer. Pitikok décide de partir avec Carméla. Après les adieux déchirants d’une mère qui philosophe : « On élève son bébé et puis un jour il vous quitte », les trois caravelles reprennent la mer. Plusieurs semaines ont passé, Carméla retrouve sa famille, une maman qui la félicite d’être devenue une vraie dame et un père qui accueille chaleureusement le jeune poulet, rouge au milieu des blancs. Au printemps suivant, Carmélito, fruit du couple mixte, naît, rose à la crête rouge. Et quelques mois plus tard, le rebelle Carmélito refuse de rentrer malgré l’appel pressant de sa mère. Il regarde scintiller le ciel dans la nuit et il aspire à des choses plus intéressantes à faire dans la vie ! On le voit sur la belle illustration de Christian Heinrich, shooter dans une coquille d’escargot vide, les sourcils froncés en queue d’hirondelle, et le bec boudeur. Veut-il aller voir la mer, comme sa mère ? Non. Première révolte marquante, il refuse d’aller se coucher comme les poules et caquette, de façon péremptoire, sur son projet de voyage, à qui veut l’entendre. « Moi, je veux aller dans les étoiles ! » ; il rayonne, il ouvre un large bec et laisse éclater sa joie. Il a raison d’espérer, car la liberté se donne en héritage, nous jouissons toujours de celle pour laquelle nos pères se sont jadis battus. Carmélito porte bien son nom, il sera rebelle comme sa maman et n’acceptera pas un destin tout tracé. Cet album est riche d’une grande leçon de tolérance, sur le mélange des cultures, sur le métissage bienheureux et sur l’imaginaire au pouvoir, vivre ses rêves et non rêver sa vie. Que ce soit en accompagnant la poule rousse sur son Chemin de Damas ou en voyageant par delà les océans avec la belle Carméla, c’est une rupture définitive avec le mythe de la poule aux œufs d’or, le concept vernaculaire de poule au pot et la métaphore dégradante de poule mouillée, qui s’avère au fil des pages de ces deux albums. Une autre imagerie mentale se constitue, celle d’une poule libérée dont les transgressions salutaires et salvatrices sont une leçon permanente de courage. Sa marche et sa marge réveillent l’aptitude à l’audace pour toutes les petites filles de nos classes primaires car ces poules incarnent mieux que tout autre personnage la devise sacrée de l’école républicaine, liberté, égalité, fraternité...

Ces textes peu complexes pour de jeunes apprentis lecteurs suscitent le plaisir de partager une belle histoire et d’entrer dans la quête de ce qui n’est pas forcément dit, mais très fortement suggéré. Ces deux écritures féministes se complètent pour éveiller la pensée de l’enfant, par l’entrée dans une situation vraisemblable de la vie. Offrir une ouverture culturelle à la différence mais aussi à l’étrangeté, impulser une autre vision du monde par une accession à des textes qui donnent matière à réfléchir, telle est la motivation première pour des séances de lecture plurielle de ces deux albums. L’oralisation du récit entendu ouvrira les échanges entre pairs sur des thématiques spécifiques : l’importance de la couleur de la peau à partir du questionnement identitaire sous-jacent sur les plumages différents dans La Petite poule qui voulait voir la mer, et le message de la non renonciation à être devant l’adversité de La Petite Poule rousse, la fatalité des choses et la cruauté potentielle de toute condition humaine dans les deux albums, impliqués dans un réseau d’intertextualité. L’espoir mis dans le courage triomphant d’une mère est aussi un thème éducatif par excellence.

 

Les albums ne moralisent pas, ce sont des leçons de vie qu’ils veulent donner à de jeunes lecteurs, pas un traité de civisme racoleur. La norme arbitraire et aléatoire des communautés de poules impose sa propre transgression et témoigne d’une appétence vitale encore plus forte chez Carméla. Les deux albums sont socialement engagés sur les questions diverses de l’identité, du métissage et de l’aliénation, créant un espace de débat interprétatif qui donne à la littérature de jeunesse ses lettres de noblesse, la faisant accéder au rôle maïeutique de toute littérature qu’elle soit destinée à l’enfance ou aux lecteurs adultes. La littérature de jeunesse pose les vraies questions, elle interroge l’identitaire pour permettre aux jeunes enfants de grandir en structurant leur moi ; elle s’affirme également en questionnement permanent sur sa propre généricité. Dans le corpus retenu, les récits illustrés empruntent à la bande dessinée, les dialogues se multiplient pour théâtraliser la fiction et la prose même se veut poèmes. La catégorisation précise est inopérante, en effet la généricité des textes de littérature de jeunesse pose problème, surtout lorsqu’elle se livre à des réécritures, des constellations de contes ou des détournements d’écrits patrimoniaux.

Réécriture et détournement de textes sont traditionnellement des procédés particulièrement productifs, qui recyclent des lieux communs empruntés au domaine littéraire en donnant libre cours à la fantaisie.

Les textes entrent dans des mises en réseau, le jeune lecteur peut établir des similitudes ou des oppositions et se livrer à la mise en mémoire d’œuvres patrimoniales, ainsi reprises et réactualisées. L’ensemble de titres programmatiques de l’épopée des poules de Christian Jolibois est en ce sens, lourde de signification. Par un jeu sur les mots dans la reprise de titres de films, il annonce clairement son art poétique et cette intention de rendre hommage au patrimoine cinématographique : – Un poulailler dans les étoiles, – Le Jour où mon frère viendra, – Nom d’une poule, on a volé le soleil !, – Charivari chez les P’tites poules, – Les P’tites Poules, la Bête et le Chevalier, – Jean qui dort et Jean qui lit, – Sauve qui poule ! La littérature de jeunesse est ainsi grande utilisatrice et pourvoyeuse de modèles, des représentations toutes faites et figées, des schèmes préexistants, des stéréotypies qui offrent des points d’appui à la formation du jeune lecteur en lecture littéraire car tout cela est constitutif des textes qui essaient d’en jouer. En effet, la figuration commence avec des formes symboliques stéréotypées, d’emblée liées au langage. Loin de l’opposition fond/forme, signifiant/signifié, la représentation ainsi abordée se change en un système feuilleté car chacun appréhende un texte avec en mémoire les traces des textes qu’il a lus et classés, les scénarios préfabriqués des contes par exemple ou des récits d’aventure. Le jeune lecteur sait à quoi s’attendre dès le titre, la première de couverture et les quelques lignes de l’incipit. La littérature de jeunesse installe un cadre de réception et aide chaque élève à se constituer une bibliothèque personnelle par l’abondance des lectures et des relectures, par les interactions multiples entre les œuvres proposées. Ainsi les légendes et les contes sont mis à mal dans le merveilleux qu’ils se doivent de distiller au fil des pages, les fables perdent de leur moralisme originel. L’album et les récits illustrés témoignent encore aujourd’hui d’une certaine prégnance de la morale, mais de façon plus ou moins masquée par de l’humour, par certaines formes de provocation et d’irrespect qui vont de pair avec de nouvelles injonctions concernant toutes les discriminations.

On s’éloigne donc de la perspective morale et instructive de la « Bibliothèque d’éducation » du début du XXe siècle, qui attribuait des prix aux ouvrages utiles aux connaissances et aux bonnes mœurs ; et on s’approche d’une littérature commandée par des principes esthétiques ou psychiques. Le littéraire se fait aussi coloniser par le désir de créativité et le goût pour l’esthétique ; des structures polyphoniques s’offrent alors aux jeunes lecteurs où le baroquisme et les métissages de tous ordres sont de rigueur. Poésie, humour, anticonformisme vont s’allier alors pour tirer les livres de jeunesse sur le devant de la scène, afin que chaque jeune lecteur soit envahi par la sensation, par le désir de vivre une succession de présents intenses et soit capable d’alimenter ses aptitudes au plaisir sensoriel. On passe alors du livre fermé, à finalité obligatoire, au livre relationnel, à finalité aléatoire, visant à éveiller la sensibilité de l’enfant à l’insolite, en introduisant dans les ouvrages le dépaysement.

Il s’agit de contrecarrer la normalisation des esprits, la littérature de jeunesse présente des œuvres ouvertes avec de multiples parcours de signification, selon les termes employés plus tard par Umberto Eco, pour engager la capacité poétique des êtres. L’imaginaire prend le pouvoir, à la fois « recueillement, tension et exil fondamental » 4, mais sans mots reçus sur les expériences et les perceptions, l’enfant se déréalise. Il faut alors que la littérature de jeunesse sélectionne des textes forts, intégrant une rythmique, délimitant un univers sensible et tressant une histoire avec l’image. Les albums brefs, La Petite Poule rousse et La Petite poule qui voulait voir la mer, célèbrent le goût du raccourci, de l’ellipse, rendent les textes percutants, forts de la vitalité des mots. En les lisant et en les écoutant, l’enfant s’ouvre au pouvoir d’un langage naissant créatif et joyeux.

Ainsi le récit d’enfance est-il essentiellement ici comme ailleurs l’histoire de naissance et d’origine, de re-naissance, et l’enfant devient le paradigme de la fécondité de l’être par sa prédilection enfantine pour la saveur, saveur que se chargeront de faire partager la petite poule rousse et Carméla, même si pour ce faire, elles doivent renoncer à devenir poupoule, poulette, ou poularde, mais accepter la grande mission d’être... mères poules !

 

1. Byron Barton, La Petite Poule rousse, L’École des loisirs, Lutin poche, 1993.

2. Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Laffont, 1982, p. 833.

3. Christian Jolibois, Christian Heinrich, La Petite poule qui voulait voir la mer, Pocket Jeunesse, 2000.

4. Jocelyne Beguery, Une esthétique de l’album de jeunesse, L’Harmattan, 2002. 

 

Nicole Grépat

Nicole Grépat est maîtresse de conférence à l’IUFM de Versailles où elle enseigne la littérature de jeunesse aux futurs professeurs des écoles. Ses recherches portent aussi sur la littérature francophone – en particulier l’œuvre d’Andrée Chedid – dans le cadre de son appartenance à l’Université de Cergy-Pontoise.

 

PDF disponible ici : http://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/PUBLICATION_8008.pdf

 

Mise à jour 2020 : Pour aller plus loin:

Pou-poule, Loufane

 

 

 

 

 

 

 

La révolte des cocottes, Adèle Tariel