Le violoniste

                           

Tous les soirs, après l’école, Adrien prenait son violon et s’en allait dans la forêt toute proche. Dans la grande clairière, il retrouvait ses amis les oiseaux.
Il s’asseyait sur une souche, admirait pendant un long moment le ballet incessant des mésanges, des grives musiciennes, des merles noirs et des pinsons, du rouge-gorge et des minuscules roitelets, s’imprégnait de leur chant et tout à coup le son du violon s’élevait jusqu’à la cime des arbres. Il jouait ainsi pendant des heures, entouré de battements d’ailes et de bruissements de feuilles. C’était une musique envoûtante, délicate, et les écureuils, les musaraignes et les lapins faisaient silence autour de lui. La forêt tout entière vibrait.
Un jour, en entrant dans le bois, il s’arrêta, interdit : il ne reconnaissait plus sa forêt. Tout était devenu sombre, menaçant. Plus un chant d’oiseau, plus un cri d’animal. Même les feuilles se retenaient de bouger. Glacé de peur, il tenta quelques notes, mais de la caisse de résonnance du violon ne sortirent que des sons plaintifs. Il regarda autour de lui, désespéré.
Tout à coup, une voix terrible le cloua sur place :
« -Ah ! Ah ! Ah ! Cet instrument diabolique va enfin se taire !! »
C’était le sorcier Artefak, sorti des entrailles de la terre.
« -La forêt va devenir mon royaume ! Plus de violon, plus de chants d’oiseaux. Tous ces bruits insupportables qui me vrillaient la tête ! Pars, pars loin d’ici le violoneux, avant que je ne te transforme en pierre. »
Adrien s’enfuit, terrorisé. Il courut jusqu’à l’orée de la forêt, au pied d’un chêne torturé, les yeux pleins de larmes. Il sentit un souffle léger sur son épaule : une minuscule mésange bleue picota son cou :
« N’aie pas peur, mon ami. Suis-moi, on va lui faire avaler son chapeau, à ce vieux sorcier mal embouché ! Notre forêt ne peut pas s’endormir comme ça ! »

Elle s’envola et Adrien, sans réfléchir, suivit l’oiseau bleu et jaune, se frayant un passage dans les buissons de ronces qui le griffaient aux jambes.
Il marcha longtemps, guidé par son amie, vers la Montagne Noire, l’antre d’Artefak. Les arbres écartaient leurs branches au passage et semblaient les accompagner, comme s’ils savaient qu’Adrien avait entre ses mains leur salut.
En arrivant au pied de la montagne, le jeune garçon commença à grimper. La petite mésange bleue voleta autour de lui, affolée.
« - Ne bouge plus, Adrien ! Tu n’y arriveras pas tout seul ! Il faut attendre la troupe.
-Quelle troupe ? 
-Toutes mes amies, les mésanges bleues et les autres, la charbonnière, les noires, les huppées. Les voilà, les voilà !! »
Un nuage obscurcit le ciel autour du petit violoniste. Les uns après les autres, les oiseaux se posèrent sur le violon et leurs trilles se mêlèrent, entrelacèrent les cordes, la volute et le chevalet, s’insinuèrent dans les ouïes pour remplir la caisse de résonnance.
Un coup de tonnerre épouvantable retentit tout en haut de la montagne.
La longue et maigre silhouette du sorcier Artefak apparut, menaçante.
« Encore toi !! Comment oses-tu me déranger, jeune présomptueux ? »
Pour toute réponse, Adrien prit son instrument et une mélodie extraordinaire s’éleva jusqu’à la cime des montagnes.
La musique enfla, gronda, entoura le sorcier qui poussa une longue plainte et se mit à trembler. Une fumée noire sortit de terre.
Adrien continuait de jouer, encore et encore. Des flammes léchaient maintenant la robe d’Artefak. La musique attisait le feu, le magicien se tordait de douleur et tout à coup, disparut dans un grand cri.
La forêt poussa un profond soupir, venu des racines lointaines et les mésanges entourèrent Adrien avec une grande douceur. Le calme et la joie revenaient enfin dans le royaume des arbres.

 

Dominique Fromentin

mars 2020