Le saule

Michael Thorsen aimait se faire appeler « Chevaucheur de la Trame », un titre un peu mystérieux qui attirait la curiosité de sa clientèle. Ses clients, essentiellement des citadins en quête de nature, venaient le trouver pour se (re)connecter au vivant selon l’expression consacrée.

Ce jour-là, il avait emmené un petit groupe en pleine forêt de Maupertuis dans la grande clairière de la Grenouille qu’il avait pour l’occasion rebaptisé « l’Œil de la Forêt ». Au milieu de la clairière se trouvait un immense saule pleureur qui plongeait ses racines dans une petite mare où, jadis, devaient pulluler les grenouilles.

Comme d’habitude, il avait commencé la séance par une petite méditation afin que son public réveillât ses sens à la nature environnante. Il avait ensuite enchainé sur le réseau qui reliait les êtres vivants, les liens énergétiques… la Trame… Et conclu avec la perception des auras.

Il en avait fait la démonstration avec le vieux saule. Mais aujourd’hui, ce fut différent, aujourd’hui il ressentit vraiment quelque chose. Une pulsation, sourde, violente mais calme. Il en frissonnait encore. Quelque chose s’était réveillée.

Une légère brise agitait les branches pendantes du saule, un murmure du fond des âges. Son groupe s’était rapproché de l’arbre. Le jeune couple de parisien apparaissait, disparaissait au gré du mouvement du feuillage ; la vieille dame n’était plus présente que par sa toux grasse ; les enfants se turent ainsi que Rodrigue, le musicien, qui avait pourtant chanté pour eux durant tout le chemin jusqu’à la clairière.

Les ondulations verdoyantes les avaient entourés, noyés. Au début, il avait cru ressentir de la bienveillance, un appel amical à se plonger dans ce tissu végétal.

Il rouvrit les yeux, la douleur avait disparu. Les fines branches l’avaient capturé, s’étaient insinuées en lui, l’avaient transpercé. Il aperçut une main sortir d’un autre cocon de verdure devant lui… et sa conscience s’éteignit définitivement dans la trame.

 

On l’observait… Une fois encore il avait tenté, une fois encore il avait échoué. Mais il restait cette sensation bizarre que tout était dans son état presque normal. Les humains s’étaient dilués dans la trame, c’était les seuls éléments perturbateurs qu’il identifiait et ils n’étaient plus là. Ces créatures faisaient irruption dans la toile du vivant, explosaient d’incompréhension quand il les approchait puis s’éteignaient. Le calme était revenu mais il y avait un léger frémissement. Il vibra à l’attention de son entourage, interrogea. Les autres arbres étaient là aussi, apaisés et apaisants… Et elle aussi ! Là une intruse. Un esprit inconnu, jeune, perméable, étrange. Des pensées fugaces, des images virevoltantes, une tempête de sons condensés. Il restait une petite humaine, isolée du reste du groupe, désormais là, connectée à lui. Une flammèche insignifiante à côté du brasier de son être. Finalement il n’avait peut-être pas échoué. Une onde de contentement parcourut son réseau. Il projeta une luciole éthérée vers la fillette. La flammèche se raviva, tressauta, s’intensifia… Puis la gamine retrouva son corps, son jeans un peu trop serré, le sol humide près de la mare. Il avait son émissaire, Sylvia, la petite fille qui se leva et repartit vers la ville, les hommes… Il arrivait.

 

Yann Weigert

Atelier du 14 mars 2020