Emmanuel Moses en résidence à l'Institut

Comme il m’a plu

Il y a les jours de pluie, les « rainy days », ces jours difficiles, dont parle Hemingway au début de « Paris est une fête », et puis il y a les jours heureux, les jours bénis du soleil chaud et léger qui transfigure chaque instant comme ses rayons transfigurent une vitre sous laquelle on passe, une carrosserie d’auto, le macadam qui échappe à son deuil perpétuel…

Ma mère en connut, des jours heureux, chez son grand-père fourreur, à Enghien-les-bains, qui y avait une propriété où il cultivait différentes variétés de poires, qu’il enveloppait amoureusement dans du papier Joseph, lui qui avec les siens se montrait souvent dur, en ancien sous-officier de carrière dans l’armée autrichienne qu’il était.

Le 11 novembre 1942, par le convoi 45, à 62 ans, bientôt mon âge, il a été déporté à Auschwitz, arrêté par son ami le commissaire de police de la ville, avec lequel il jouait aux cartes tous les dimanches…

Et moi, tout près de la station thermale, de la maison de mon arrière-grand-père, j’aurai vécu des matinées heureuses à Eaubonne, dont l’eau était, paraît-il appréciée des légions romaines stationnées dans la région. D’où son nom latin, à l’époque : Acqua bona.

C’est à la gare d’Eaubonne que ma mère, fillette, descendait avec ses parents, le vendredi, pour aller passer le shabbat chez son grand-père, juif d’une fervente piété.

Par une amie, j’avais été convié à y assister, deux samedis matin de suite, à un atelier d’écriture dans le cadre de l’Institut Charles Perrault de littérature pour la jeunesse. Deux étudiantes de l’Université de Cergy-Pontoise l’animaient, et la présence d’un écrivain avait pour but d’ajouter un regard et une oreille à ces séances de création, où l’ont devait rédiger des textes sur un thème suggéré par le tandem d’étudiantes.

Elles avaient réuni plusieurs extraits dont le sujet était la nature, et plus particulièrement la forêt, souvent exotique, et avaient proposé aux participants de composer des récits suggérés par ces citations.

Je suis toujours ému quand je me rends en banlieue, cette entité hybride qui bien que touchant à la capitale a gardé une âme provinciale. Probablement est-ce dû à mon enfance dans le Val de Marne, sur un coteau surplombant le cours de la Bièvre, qui passait sous l’usine de mon grand-père, où le coq chantait dès l’aurore dans l’une des nombreuses basses-cours des environs. À l’époque, la banlieue sud vous avait des airs de campagne, malgré les immeubles en série de Montrouge et Bagneux, dont Cendrars parle avec tant de talent et de tendresse dans son beau « La banlieue de Paris », accompagné de photos de son complice Robert Doisneau.

Le trajet en bus, trois ou quatre, parce que les trains ne circulaient pas le samedi, à travers des communes qui formaient une trame inextricable, m’a transporté dans ces lointaines années, entre Cachan, Bagneux, Arcueil, Antony et L’Haÿ les roses, retrouvant ici les mêmes pavillons en meulière, là les mêmes marchés couverts, et puis une lumière, une configuration de l’espace urbain, une douce torpeur qui m’étaient familières.

C’est donc dans un état proche de celui de l’enfant que la berceuse de sa mère endort, parce qu’il la reconnaît et qu’elle le rassure, qu’elle lui affirme l’immutabilité des choses, cette illusion qui n’en est pas une, nous apprennent les Stoïciens, dans cet état au visage bienveillant, que je suis arrivé devant le château de Mézières, bâtisse du XVIIIème siècle, anciennement la mairie de la ville, siège, aujourd’hui, de cet institut et d’autres associations culturelles. Le village d’Eaubonne comptait d’ailleurs près de vingt de ces châteaux, sortes de folies, plutôt, nous apprend Wikipédia. «Ô saisons, ô châteaux… »

À partir de cet instant-là, tout fut enchantement, et comme l’installation dans un rêve :

La montée de l’escalier monumental, l’arrivée dans la salle aux murs couverts de livres où chacun prit place, les sourires échangés, l’entente immédiate, la paisible clarté qui se déversait du dehors, quelque chose de blond et de silencieux, sans prix.

Une porte donnait sur la cuisine où sachets de thé et fruits attendaient qu’on veuille bien disposer d’eux. Une autre baie laissait entrevoir un bureau vide, où j’ai découvert, pendant la pause, les œuvres complètes de Derrida et de Foucault. Qui donc l’occupait en temps ouvré ?

Pendant ces deux des séances de travail d’une durée de trois heures chacune, je n’ai cessé d’observer, avec quelle admiration, la concentration joyeuse des participants et le mouvement de leur main sur la page du cahier. Une fois le stylo posé, chacune, chacun, lirait son texte, avec timidité et émotion, humilité et sincérité, puisé dans ses souvenirs, son imagination, son subconscient.

Car ce que cet atelier révélait était bien la singularité – et partant la qualité - de chaque composition, l’accès qu’il donnait à l’univers intime de celle ou celui qui en était l’autrice ou l’auteur.

En d’autres termes, les œuvres, bien que sur thème imposé, agissaient en agents révélateurs de chaque sensibilité et personnalité. 

La forêt, prise comme point de départ thématique, devenait pour l’auditeur que j’étais un lieu où s’avançaient vers moi ces femmes, ces hommes, ces voix, comme s’avancent vers Célia et Rosalinde les bergers et bergères, le duc et sa cour, dans « Comme il vous plaira » de Shakespeare.

Et malgré ma ressemblance avec l’énigmatique Jacques le mélancolique dans la comédie du dramaturge anglais, sous le charme de ces rencontres, de ces heures ensoleillées et précieuses, je me suis progressivement éloigné de mon cousin littéraire pour adhérer à cette compagnie inspirée et ce, avec gratitude et émerveillement.

 

Emmanuel Moses

10 mai 2020

 

 

Emmanuel Moses à l'Institut Charles Perrault