Dans la forêt tahitienne

    Nous étions partis assez tôt dans la matinée de la pension de famille où nous avions passé la nuit. Nous avions demandé le chemin à notre hôte et comme nous en avons pris l’habitude, ses explications nous avaient laissés perplexes, tout aussi ignorants que la veille. Nous savions  qu’il fallait prendre la route et tourner sur la gauche après un virage, une cabine téléphonique hors d’usage et avant un arbre dont le nom ne nous disait absolument rien. Etait-ce raisonnable de vouloir découvrir ce marae ? A peine équipés, nous avions juste pris la précaution de chausser les enfants de souliers dignes de ce nom. Nous marchions dans la forêt depuis près de 30 minutes, nous avions tourné à gauche comme indiqué et nous avions même eu la surprise de découvrir un panneau indicateur, un panneau à l’inscription délavée, au bois gonflé par l’humidité qui tenait par le miracle d’une liane et d’une pierre, mais un panneau qui nous rassura sur le fait que nous étions sur le bon chemin.

 

    La forêt était de plus en plus dense. Les filles gambadaient plusieurs mètres devant nous, écartant les lianes et fouettant les fougères géantes. Elles s’amusaient de cette expédition. L’atmosphère de la forêt attisait sûrement leur imagination. Je portais Jo sur le dos et les suivait en me laissant envahir par le mana. Car il était là. Depuis que nous étions entrés dans cet enchevêtrement vert, je sentais cette force qui montait de la terre et émanait des arbres. Ce n’est plus nous qui pénétrions la forêt, mais la forêt toute entière qui nous pénétrait, nous submergeait. La force du mana pulsait. Je la sentais monter du sol, résonner à travers mes semelles et le long de mes jambes. A chaque pas, une impulsion, une vibration qui me montait jusqu’au pito, m’envahissait le ventre et le plexus. Le mana. C’était lui, aucun doute. Cette présence mystérieuse si souvent évoquée par les locaux. J’étais à la foi surprise et flattée qu’il s’adresse à moi, qu’il me juge digne de percevoir sa présence dans ce lieu inconnu si loin de moi, de ma culture. Il m’emplissait, me reliait à la terre, au fenua. Je sentais sa présence bienveillante comme si un guerrier maohi se dressait à nos côtés pour nous protéger et nous guider vers les traces que ses ancêtres avaient discrètement gravées dans les pierres.

 

    Tout ce qui nous entourait nous était totalement inconnu, aucun bruit, aucune plante n’étaient familiers à nos yeux de farani. Le chemin était de plus en plus discret, mais nous nous laissions guider par le mana, enveloppés par sa force, sereins malgré cet univers qui aurait pu paraître hostile. Le marae nous est apparu après que nous ayons contourné un immense frangipanier aux racines effilées qui formait un rideau naturel, dissimulant ce lieu de culte. Les pierres étaient disséminées autour de la rivière qui n’était désormais plus qu’un petit cours d’eau large de quelques mètres, qui dévalait la pente, agile comme un cabri. La lumière passait entre les arbres, venait éclairer tantôt un mégalithe tantôt le cours d’eau ou une fougère déguisée en escargot. Je me tournai vers M. et nos regards se passaient de mots : c’était magique. Nous avions atteint notre but. Jo est descendue de mon dos et nous nous sommes assis pour regarder les enfants sauter et escalader les pierres les unes après les autres, découvrant à leur manière le lieu.

 

  

   

Plus tard, nous avons examiné chaque mégalithe et découvert parfois derrière une liane, parfois sous la mousse, éclairé par un rayon de soleil dont l’orientation semblait relever du miracle, les pétroglyphes promis, signes étranges laissés par d’autres hommes, d’un autre temps, d’une autre civilisation. Sur ce motu perdu dans le Pacifique, il y a des centaines d’années, des hommes s’étaient réunis ici. Ils avaient invoqué la force supérieure qui règne en ce lieu. Suite à quelle tragédie ? Pour apaiser quelle peur ? C’était un mystère. Aujourd’hui ce marae est à peine accessible. Le panneau bancal, le chemin à peine marqué et les bruits de la forêt décourageraient n’importe quel farani. J’ai comme l’impression que nous avons été choisis pour y parvenir. Cette promenade familiale prend des airs de cérémonie d’intégration. Nous sommes incapables de répondre aux questions des enfants sur la signification des pétroglyphes. Nous nous essayons à les interpréter : devinant ici un homme avec une pagaie, là une tortue. Cela amuse les enfants, ils ne sont pas loin de s’imaginer en Indiana Jones. Mais malgré notre imagination, certains signes géométriques restent complétement énigmatiques.

 

   Je passe mes doigts dans le sillon des pétroglyphes. Je pense aux hommes et aux femmes qui les ont gravés, à ce que furent leurs vies, leurs joies, leurs peines, leurs croyances et leurs doutes, à ce qui les a poussés à venir s’enfoncer dans la forêt, pour pratiquer un mystérieux rite. Ces tracés me relient à eux, à leurs esprits.

 

   Les pierres ne sont pas si nombreuses. Nous faisons vite le tour du site. Les enfants se lassent de ces étranges signes. Le lagon et la perspective de jeux dans l’eau ne tardent pas à leur lancer un appel plus sonore que le mana. Tant pis pour Indiana Jones et ses aventures archéologiques. Nous redescendons le chemin, le cœur plein, l’esprit serein. Le mana ferme la marche de notre petite troupe. Pourvu qu’il nous accompagne longtemps.

 

 

Géraldine Guyot

Atelier du 7 mars 2020